Lors de la journée du centenaire à Nérac, Jean Dionis du Séjour est intervenu à notre invitation sur deux thèmes qu’il avait souhaité privilégier, la Laïcité et l’École
Le bureau de la fédération a souhaité à la demande du Conseil d’administration lui répondre afin d’alimenter le débat. Vous pouvez lire le texte de
l’intervention du Député sur son blog, et notre réponse ci dessous.
Monsieur le Député
Présent, à notre invitation, pour le centenaire de notre Fédération départementale à Nérac le 18 juin
2011, vous avez lors de votre discours de circonstance traité, ainsi que vous en faites part sur votre
blog, de deux points essentiels à nos yeux : la Laïcité et l’École. Vous nous invitez en fin de texte à
une prise de parole avec ces mots « Vos réactions m’intéressent (encore plus) ce soir que
d’habitude ». Voici donc ci-dessous notre réponse, contributive au débat souhaité.
Concernant en premier lieu la Laïcité, vous connaissez notre attachement historique à celle ci. Vous
pourrez par ailleurs, ainsi que les lecteurs de votre blog qui le souhaitent, trouver un précieux outil
de travail, de recherche et de connaissance sur le
site que la Ligue de l’Enseignement a créé Il convient tout d’abord de préciser que les chiffres dont nous
disposons estiment la population sur le territoire français à 5 millions de personnes de culture
musulmane. Parmi ceux-ci environ un tiers peuvent être qualifiés de pratiquants. Soit environ
1.600.000 personnes, ce qui est loin des 6 millions que vous annoncez mais n’en reste pas moins
une donnée importante. Cela révèle une sécularisation réelle, et donc une intégration de la Laïcité,
qui touche les deux tiers des dits musulmans et même le tiers des pratiquants qui ont bien dû
intégrer les lois laïques dans leur gestion du culte. Nous siégeons à la COPEC (Commission pour
l’égalité des chances) mise en place par la Préfecture de Lot-et-Garonne, avec les représentants des
différents cultes et à ce titre avons pu vérifier avec eux à maintes reprises qu’ils ne remettent
nullement en cause la Laïcité, fut elle « à la française » comme vous la présentez.
Le fait d’être pratiquant, de quelque religion que ce soit n’est à ce titre pas une menace pour la
Laïcité en soi. La liberté de culte est au contraire une des conséquences logiques de la liberté de
conscience. Comme celle de la liberté de pensée et notamment de ne pas croire. Disons le
clairement, l’évolution démographique de la société française devenant société multiculturelle n’est
pas toujours facile à vivre au quotidien, mais les – réelles – questions religieuses ne sont que peu de
chose au regard de la régression sociale généralisée que nous connaissons et dont les populations
immigrées (et non seulement musulmanes) sont trop essentiellement l’objet.
Il nous semble également fondamental de revenir sur votre affirmation relative au cléricalisme. Et
puisque vous avez cité Malraux, commençons tout d’abord par cette célèbre phrase faussement
attribuée à Gambetta « le cléricalisme, voilà l’ennemi ». Qu’est ce que le cléricalisme sinon
l’intervention du clergé dans la vie publique ? Et si la Laïcité peut être (de manière lapidaire)
résumée par le principe de séparation du civil et du religieux dans l’État, nous ne voyons pas
comment, par essence, la Laïcité n’est pas anticléricale ! Reconsidérer le cléricalisme c’est remettre
en cause la Laïcité, et quand bien même cette loi a 105 ans, elle n’en est pas moins l’un des socles
républicains d’actualité en ceci qu’elle a été conçue comme une loi de raison. Elle permet
aujourd’hui encore un vivre ensemble dans lequel chaque chose est à sa place, séparant
heureusement la sphère privée de la sphère publique.
Venons en maintenant à vos propos sur l’École. Ceux ci ont particulièrement ému la très (très)
grande majorité de la salle à Nérac. S’il est impossible de répondre directement en peu de lignes à
vos affirmations, tant la complexité et les enjeux de ce dossier sont grands, nous tenons à vous faire
part des quelques remarques suivantes. Tout d’abord le fait que votre réflexion et votre propos
s’assoient sur ceux de Ruppert Murdoch lors de l’E-G8 ! Est il besoin de rappeler qui il est ?
actionnaire majoritaire du plus grand groupe médiatique du monde et parmi les 10 personnalités les
plus puissantes de notre société. Peut on imaginer que dans ses propos monsieur Murdoch se soucie
réellement de pédagogie et d’Enseignement ? La réponse est évidente, c’est non. Aborder la question
ainsi laisserait d’ailleurs penser que l’Enseignement n’aurait pas évolué avec l’outil électronique (car
ce n’est qu’un outil, ne l’oublions pas) En se rendant dans les Écoles, les collèges les lycées il est
aisé de se rendre compte que chacun est doté d’ordinateurs, de connexions comme internet, et pour
un nombre sans cesse croissant de tableaux numériques interactifs. Il est donc faux d’affirmer que
tout aurait changé ces dernières décennies, sauf l’École. Sauf si l’on garde à l’esprit les évidentes
finalités de monsieur Murdoch. Et nous sommes là au coeur du problème.
Le leurre et la naïveté d’un accès sans limite à un « savoir », la confusion entre information (car ce
que dispensent les outils évoqués n’est rien d’autre) et apprentissage est grave. Aller sans réflexion
profonde vers ce type de dérive sans limite met en jeu la notion de société de l’Individu au détriment
de celle de collectif et sens public. Vous posez cette question dans l’avant dernier paragraphe de
votre propos « Pourquoi apprendre alors que j’ai dans les mains un outil, mon smart phone ou mon
ipad, qui a la réponse à mes interrogations quasi-instantanément ? » et dites qu’il faut saisir cette
opportunité !!! Votre approche, nous l’espérons, est volontairement simpliste. Elle est aussi
dangereuse. L’enjeu dans l’Éducation n’est pas celui de la disponibilité de l’information mais bien
celui de son appropriation. C’est là tout le rôle de l’Enseignant, comme par exemple celui du
journaliste en une autre matière. Tomber dans un tel piège serait grossier et si nous pouvons
aisément être en accord avec vous sur la nécessité de repenser l’École (sans cesse) c’est bien dans le
sens de la renforcer et non de la brader. L’approche de monsieur Murdoch n’a d’autre fin que celle
de substituer le marché à une véritable politique publique, ici d’Éducation. L’élève, ou l’enseigné ne
deviendrait donc plus qu’un coeur de cible, ce qui est impensable, voire inacceptable. De nouvelles
articulations sont sans doute à trouver où le temps d’Enseignement devra évoluer, mais en
renforçant le sentiment d’appartenance commun par une stabilisation de l’institution et non par sa
destruction. En 2005 la Ligue de l’Enseignement a validé un texte intitulé
« Refonder l’École pour
qu’elle soit celle de tous, pour que la République laïque, démocratique et sociale tienne ses
promesses ! »
toujours d’actualité et dans lequel vous pourrez, comme vos lecteurs, trouver des propositions qui
sans nul doute sont largement contributives de ce débat.
Avec nos salutations respectueuses, le bureau de la Ligue de l’Enseignement de Lot-et-Garonne.